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Conjurer la crise d'identité

Conjurer la crise d'identité
Jean-Marc Léger
L'Action nationale

La nation se distingue de l'ethnie au sens strict mais sans s'y opposer, puisque, au départ, elle repose sur elle.

Faut-il occulter les origines ?

La maîtrise de sa langue (et, par là de sa pensée : " maître de sa langue, donc maître de soi-même ", Valéry) est pour chaque peuple une condition première de survie et de développement, à quoi s'ajoutent naturellement le sens et la fierté des origines. Cela vaut en particulier pour un peuple comme le nôtre contraint en permanence de vivre dangereusement. Or, nous assistons depuis quelque temps à une sorte de remise en cause insidieuse de l'identité de la majorité du peuple québécois, sous le pieux prétexte de l'égalité et de l'unité de tous les citoyens, comme si la fidélité aux origines faisait obstacle à l'accueil et à l'intégration des immigrants. Cette offensive pernicieuse tend à susciter un sentiment de culpabilité, à répandre l'impression que l'attachement aux origines françaises, que le fait de les rappeler, de les affirmer, traduirait une sorte de refus de l'autre ou même d'exclusion des autres. Dans le même temps, on traite avec une condescendance apitoyée, voire sur un mode méprisant, les générations précédentes : le pharisaïsme est décidément, autant que l'ignorance, à l'ordre du jour.

Les artisans, souvent inconscients, de cette entreprise de dénationalisation ont décidé qu'il n'y avait plus désormais de Canadiens français que dans le reste du Canada : ils seraient interdits de séjour et même d'évocation au Québec. Les tenants de la pensée unique (c'est-à-dire, généralement, inique), essentiellement réactionnaire et conservatrice à l'image du prétendu néolibéralisme, tentent d'entretenir une véritable phobie à propos de certains mots qu'ils ont entrepris de diaboliser, au premier chef les termes de " ethnie " et " ethnique " et même, pour une part, ceux de " nation ", " national " et tout ce qui s'y rattache. La rectitude politique et l'air du temps commanderaient d'y substituer par exemple les mots de " civique " et " inclusif " qu'on emploie d'ailleurs souvent dans leur acception anglaise, le mépris de la langue allant de pair avec le mépris des origines. Encore un peu et nous nous retrouverons en plein délire. Les obsédés de l'ethnique et les excités de l'inclusif célèbrent par ailleurs les " communautés culturelles " sans se rendre compte de la contradiction et de l'illogisme dans leur comportement, ces communautés reposant naturellement sur le fait ethnique.

Le terme " ethnie " désigne tout simplement l'ensemble des personnes qui sont de même origine, qui partagent une histoire et une culture, qui ont une langue commune. Le mot n'est en soi ni laudatif, ni péjoratif, il n'implique nul jugement de valeur mais est simplement l'expression d'une réalité socioculturelle. Sous ce rapport, nous appartenons tous, que nous le voulions ou non, à une ethnie. D'autre part, il ne faut pas confondre le fait ethnique et le fait national. La nation ne se limite pas à l'ethnie : la plupart des nations ont accueilli au cours des âges des apports de diverses origines, qu'elles ont su généralement assimiler avec bonheur. C'est pourquoi la nation se distingue de l'ethnie au sens strict mais sans s'y opposer, puisque, au départ, elle repose sur elle. Ainsi, la nation canadienne-française, ou québécoise, pour qui le préfère, a comme fondement la collectivité ou l'ethnie française d'Amérique mais comprend aussi des Québécois de toutes origines qui, venus chez nous surtout depuis le milieu du XIXe siècle, ont souhaité nous joindre, faisant leurs notre culture, notre langue, notre histoire, nos combats, nos aspirations. Ils forment avec nous la nation québécoise dont le caractère français est fondamental, car seul il nous distingue du reste du Canada, seul il explique et justifie la recherche de l'émancipation politique.

Le temps de la confusion

Dans une déclaration publiée en janvier dernier, sur une page entière du Devoir, appuyée de quelques centaines de signatures, il est dit notamment que : " Nous rejetons tout nationalisme qui fait la promotion d'une identité fondée sur l'ethnicité ". Voilà qui a le mérite d'être clair tout autant qu'absurde, voilà qui est aussi le reflet de la nouvelle pensée unique, dénationalisante et uniformisante, qui fait partout le lit de la langue anglaise et de l'hégémonie anglo-américaine. On ne devrait pas évoquer, paraît-il, moins encore célébrer les origines françaises, la Nouvelle France, ni parler d'Amérique française, car tout cela serait ethniciste, réducteur, " exclusif " : la fidélité aux origines, la fierté de celles-ci traduiraient en fait le refus de l'autre ! La déclaration disait encore : " Nous partageons un même patrimoine de droits et de responsabilités (sic !) " et poursuivait : " Il faut placer la démocratie, la solidarité et la langue française au coeur de tout projet politique ". Bravo, certes, mais pour quelle raison désormais, en vertu de quoi la langue française serait-elle encore " au coeur du projet politique " puisqu'il n'y a plus de nation française du Québec mais simplement une espèce de grosse communauté culturelle, plus ancienne (sauf les nations autochtones) et plus nombreuse, pour un temps encore, que les autres, dont on expliquerait mal qu'elle veuille imposer sa langue aux autres communautés. S'il n'y a plus de nation française d'Amérique, de nation canadienne-française ou franco-québécoise, il n'y a plus de raison, de justification de rechercher l'autonomie politique du Québec ni de défendre la langue française, de la proclamer langue nationale ou " langue commune ", comme on dit pudiquement, désormais, et presque en hésitant, dans nombre de milieux officiels.

Cette déclaration, comme de nombreuses prises de position de même encre, repose sur une contradiction fondamentale, illustre la confusion des esprits et débouche sur une impasse, quels que puissent être la noblesse d'inspiration et les sentiments généreux de leurs auteurs et de leurs adhérents. " La générosité non éclairée par la lucidité conduit souvent au désastre " a dit Thierry Maulnier (Violence et conscience).

Parmi les exemples de la redoutable dérive dont nous sommes témoins depuis quelque temps, je relève le curieux propos suivant : " S'il est encore des gens qui se définissent comme Canadiens français, ce sont les francophones hors Québec, pas les Québécois. Le nationalisme des Canadiens français de jadis était un nationalisme ethnique, en ce sens qu'il ne laissait pas de place aux nouveaux arrivants ou à quiconque n'était pas descendant de colons français. Aujourd'hui, les Québécois, qu'ils soient les descendants des dits Canadiens français d'alors ou nouvellement arrivés de partout, sont des Québécois nonobstant la langue qu'ils parlent. C'est ce que l'on appelle un nationalisme civique, donc basé sur une citoyenneté québécoise ". J'aurai rarement relevé autant d'inexactitudes dans un aussi court texte.

Nos anciens savaient assimiler

D'abord, il se trouve encore des Québécois, relativement nombreux, qui se disent Canadiens français. En deuxième lieu, nos frères de la diaspora canadienne-française, comme nos frères acadiens, qu'ils se trouvent dans le reste du Canada, aux États-Unis ou ailleurs, commandent respect, solidarité et soutien. Il y a ensuite un devoir élémentaire de respect et de piété (au sens où les Romains parlaient de " pietas erga suos ") envers toutes les générations qui ont permis, par leur admirable ténacité et leur constant effort qu'existe aujourd'hui un Québec créatif, moderne et français. Enfin, s'il est vrai que certains des nôtres furent réservés, jadis, à l'endroit des nouveaux venus (et dans leur situation, cela était compréhensible), c'est par milliers en revanche que furent acceptés, accueillis, assimilés des immigrants, des Irlandais d'abord surtout mais aussi, plus tard, des Italiens en grand nombre, des Grecs, des Polonais, des Proche Orientaux, dans la deuxième moitié du XIXe et la première moitié du XXe siècle. Chacun connaît l'exemple classique des Johnson et autres O'Leary, qui se considéraient comme Canadiens français et nous tous les considérions spontanément, naturellement, comme nôtres. À l'instar de beaucoup de mes contemporains, j'ai connu à l'école primaire des Berardelli et des Bumaylis et, au collège, des Moore et des Lord par exemple : ils étaient, avec des dizaines de milliers d'autres, l'illustration d'une assimilation normale et féconde, parfaitement réussie, où chacun était gagnant. Personne n'aurait eu l'idée saugrenue de les qualifier " d'allophones ", ni de les inscrire dans une prétendue communauté culturelle.

Affirmer que nos grands-parents et autres aïeux ne faisaient pas de place aux nouveaux arrivants, c'est proférer une contrevérité. C'est aussi apporter sa caution aux milieux qui tentent de répandre la fable du " racisme " des Canadiens français : s'il y a quelque racisme au Québec, ce n'est certainement pas chez les Franco-Québécois qu'il convient de le chercher.

C'est le lieu de citer cette phrase de Régis Debray, qui a la portée d'un verdict : " Qui n'est pas présent à soi-même n'est pas présent aux autres. La honte de soi fait en même temps des larbins et des racistes, des xénophobes et des girouettes ".

Le caractère français du Québec, fondement de la souveraineté

Au premier rang des débats qui s'imposent chez nous (déjà implicitement engagés dans certains cas et parfois depuis longtemps), et qui intéressent non seulement les souverainistes mais la société québécoise entière, il en est un évidemment prioritaire, essentiel et exigeant, sorte de préalable à tous les autres. C'est celui qui a trait à la question fondamentale, lancinante, embarrassante ou irritante pour certains, toujours actuelle : qu'est-ce donc qu'être Québécois ?

La question peut sembler élémentaire : elle est apparemment devenue délicate, gênante, complexe et surtout elle rend compte de la crise d'identité que nous traversons, au point de ne plus guère savoir nous définir nous-mêmes. Pour certains adeptes du discours néo-libéral mondialiste (qu'irrite la moindre référence aux origines et à l'identité, aux nôtres, en tout cas !), la réponse est d'une admirable et émouvante simplicité. Est Québécois, quiconque vit au Québec, en respecte les lois, souscrit à " ses valeurs " et y paie l'impôt ! Et tous ces citoyens constituent le peuple québécois, terme que l'on préfère à celui de nation, qui évoquerait l'ethnicité, vocable abhorré, auquel on associe une connotation péjorative.

À chaque province, son peuple ?

Dès lors, on peut dire, en bonne logique, que quiconque vit en Ontario, par exemple, en respecte les lois, en accepte les valeurs (qui se déclinent de pareille façon partout en Occident : primauté du droit, libertés individuelles, solidarité et partage, tolérance, respect d'autrui, égalité, démocratie parlementaire, sécurité des personnes et des biens, etc.) et y paie les impôts est Ontarien et que tous ces Ontariens peuvent prétendre à former un peuple. De même pour nos compatriotes albertains ou néo-écossais et pour ceux de Colombie britannique, bref une bonne dizaine de peuples, sans compter les autochtones. Si, en effet, la considération première est d'ordre géographique : le fait d'habiter un territoire donné, à quoi s'ajoutent le partage de valeurs communes et la qualité de contribuable, on voit mal en vertu de quoi les habitants de chaque province canadienne ne pourraient pas estimer qu'ils constituent un peuple, tous ces peuples, formant à leur tour, dans la diversité et l'égalité, un super peuple canadien dont la santé et la perpétuation devraient nous importer à tous !

J'entends bien que les adeptes du peuple " géographique " et du patriotisme territorial, par opposition, bien sûr, au " répugnant " patriotisme dit ethnique, crieront à la caricature de leur conception et de leur démarche. Ce sont pourtant bien là les attributs qu'ils retiennent pour la définition d'un peuple. Je tiens, pour ma part, que si l'on refuse de prendre en compte les origines et l'histoire, dans notre cas nos origines françaises et toute l'histoire de l'Amérique française, de les prendre en compte comme partie intégrante de la définition du peuple du Québec, on retire alors tout fondement à la recherche de la souveraineté ou même tout simplement d'une plus grande autonomie et d'un statut particulier.

Origine de l'ambiguïté

Il est vrai que nous avons commencé de créer l'ambiguïté au moment où, dans les années soixante à soixante-dix, précisément pour mieux marquer notre singularité, nous avons substitué l'appellation " Québécois " à celle de " Canadiens français ". Il y avait là l'affirmation d'une fierté et d'un élan nouveaux, coïncidant d'ailleurs avec le réveil des années soixante et avec toutes ses promesses. Nous n'avons pas pris garde, cependant, que cette expression nouvelle d'une identité ressentie comme renforcée, en quelque sorte actualisée, et que l'on voulait présenter ainsi à l'extérieur, pouvait, à terme, se révéler un piège et comme le préambule d'une dépossession, l'amorce, aussi, d'un vaste malentendu. Pour marquer plus clairement, plus éloquemment, une identité singulière, en fonction du pays attendu, de la patrie déjà présente, nous risquions d'affaiblir l'élément fondamental de cette identité, le caractère français de notre peuple.

Pourtant, à l'origine du mouvement qui a tendu à substituer " Québécois " à " Canadiens français ", le propos était évidemment tout autre, puisqu'il visait à renforcer l'affirmation de la singularité du Québec, donc, d'abord de son caractère français, en ajoutant, à la dimension culturelle, la dimension politique, celle-ci devant conforter et prolonger celle-là. C'est d'ailleurs pourquoi les multiples combats pour la langue française furent menés d'abord par des militants souverainistes et par les tenants d'une large autonomie du Québec et que les slogans " Québec français " et " Québec libre " apparaissaient, en règle générale, comme interchangeables.

Il n'empêche, et c'était prévisible, qu'un glissement s'est produit, au point que la définition de l'identité québécoise suscite aujourd'hui chez beaucoup des nôtres la gêne et l'embarras. Entre leur volonté de faire du Québec un espace original de langue française et leur souci d'accueil aux allogènes, leur crainte - celle qu'une propagande persistante leur a inculquée - de paraître " exclure l'autre ", ils s'efforcent de trouver la formule propre à réconcilier ces diverses préoccupations.

Pour ma part, je considère qu'à moins de consentir à nier sa propre identité il faut tenir que la définition élémentaire du Québécois inclut nécessairement la qualité de francophone, soit de souche, soit d'élection. S'il ne devait pas en être ainsi (et alors ce serait un tournant dramatique), il faudrait créer le néologisme " Québécois français " ou " Franco-Québécois " de même qu'hier nous nous disions, avec raison, sans prétention mais très justement, Canadiens français. À la limite, mieux vaudrait revenir à cette appellation ancienne et enracinée, qui avait au moins le mérite de nous situer clairement, en mettant bien en relief l'élément central de notre identité. Nous ne saurions accepter sans nous renier une définition purement géographique et circonstancielle du Québécois, qui nous ferait culturellement multiples, c'est-à-dire anonymes, et linguistiquement " asexués ".

Une opposition artificielle

C'est d'ailleurs cette définition équivoque du " Québécois " qui a suscité le curieux débat, inutile et artificiel, à propos d'un prétendu patriotisme territorial que l'on voudrait opposer au patriotisme dit ethnique. On ne s'attache pas à un territoire en soi, on ne le ressent comme sa patrie que parce qu'il est le lieu de siècles d'efforts et de luttes de son peuple, marqué par ses peines, ses entreprises et ses rêves, et qu'il est imprégné par sa langue et sa culture. Le patriotisme est à la fois territorial et culturel, ou ethnique, comme l'on voudra : les origines et l'Histoire en sont des éléments fondamentaux. Et si l'on tient tellement à distinguer, mieux vaudrait que l'on parlât - et avec beaucoup plus de justesse - de patrie charnelle ou physique et de patrie culturelle, la première étant naturellement pour nous le Québec, et la seconde, la langue française, qui nous permet de dire, en un sens, que nous sommes chez nous partout où l'on parle français.

Francophone : l'abus et l'ambiguïté

L'expression désormais courante de " Québécois francophone ", comme substitut, contestable, de celle de Canadien français, est une nouvelle manifestation de la confusion dans les esprits autour de concepts fondamentaux. En effet, les deux vocables " francophone " et " français " renvoient à des réalités socioculturelles et socio-politiques radicalement différentes : " français " fait référence aux origines, à l'histoire et à la culture, alors que " francophone " souligne la langue d'usage, la langue principalement - mais non exclusivement - parlée par une personne ou par un groupe, sans référence aux origines, à des attitudes, à des préoccupations, à des habitudes communes. Ainsi, nous, Canadiens français ou Québécois français sommes francophones parce que nous sommes d'origine française, francophones de souche en quelque sorte, cependant qu'il existe par ailleurs, fort heureusement, nombre de francophones d'élection ou de choix, qui sont de toutes sortes d'origines autres que françaises. Il faut cesser de confondre les deux situations. Au reste, nos ancêtres, à partir du moment (vers le milieu du XIXe siècle) où ils durent partager leur qualité de " Canadiens " avec les autres habitants du pays, se définirent eux-mêmes, avec raison, non pas comme " Canadiens francophones " ni même comme " Canadiens de langue française ", pressentant l'ambiguïté et soupçonnant le piège mais bien comme " Canadiens français " qui disait clairement notre identité, nous situait plus et mieux que le terme de " francophone " impuissant à exprimer les origines et l'histoire.

Il est urgent de cesser de confondre, chez nous, les termes et les concepts de " français " et " francophone ". La confusion procède généralement de l'ignorance mais il arrive qu'elle résulte d'une volonté délibérée d'occulter les origines et de se fondre dans un grand tout pan canadien ou néo-québécois, c'est-à-dire au nom de " l'ouverture " de faire le jeu de l'uniformisation. " L'oubli des origines est mortel pour le progrès " a dit Régis Debray, auquel fait écho Daniel Sibony : " L'origine de la haine, c'est la haine des origines ".

Fierté de soi, confiance en soi

Un peuple ne peut survivre ni se développer sans une confiance minimale en lui-même, fondée sur le sens de l'identité et la conscience de l'héritage, sans une certaine espérance. Le nôtre puisait celle-ci, jadis, dans sa foi, ceux-là pour une large part dans son histoire. Ayant renoncé à la première et s'étant coupé de la seconde, dans le cours d'une immense et vertigineuse braderie, comment ne serait-il pas aujourd'hui atteint, à certaines heures, par le doute, et enclin à un secret désarroi ? Et comment, dans ce dénuement inédit, aggravé par le silence des intellectuels et la logorrhée de la classe politique, ne serait-il pas ébranlé par les attaques dont il est curieusement la cible depuis quelque temps, troublé, sinon même porté, parfois, à donner raison à ses accusateurs ? Le vieux complexe de culpabilité refait surface et s'ajoute au besoin puéril d'être " aimé " et de " faire plaisir ", ainsi qu'à une ancienne habitude de démission, nourrie par un sentiment d'infériorité.

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Le jeu doit rester un jeu

Comme il se doit, il ne manque pas, parmi les nôtres, de bonnes âmes pour faire chorus avec les accusateurs, pour battre leur coulpe et la nôtre. Les Bourgeois de Calais sont innombrables et il est entendu que l'accusateur a toujours raison, contre ce " pelé, ce galeux, d'où vient tout le mal ". On croit rêver. C'est le petit peuple franco-québécois, contraint de s'arc-bouter pour survivre dans cette immense Amérique anglophone, qui a subi plus que son lot d'oppression, dont l'avenir est rien moins qu'assuré, c'est lui qui serait l'agresseur et menacerait les libertés des autres ! Il faut lui inculquer ou renforcer chez lui un sentiment de culpabilité : c'est la plus sûre façon d'accroître sa vulnérabilité, de l'amener à se méfier de lui-même, et à douter, dès lors, de pouvoir assumer raisonnablement la maîtrise de ses affaires.

Un peuple souverain, dynamique, sûr de lui, peut se permettre de jouer les magnanimes. Un peuple faible et menacé doit se montrer intransigeant sur l'essentiel, s'il veut avoir une chance de survivre et de forcer le respect de l'autre. Car ce respect ne se mendie pas : il s'impose et se conquiert. La nation est par excellence médiatrice entre l'individu et l'universel. Il ne peut exister de véritable internationalisme qu'à partir de nations autonomes : loin de s'ériger sur les décombres des patries, l'universalisme est menacé par leur abaissement. Bien frivole qui croit que l'avènement éventuel d'un ordre mondial de justice et de solidarité, qu'un dialogue universel des cultures, puissent naître de la dilution des patries et de l'érosion des identités nationales. Les nations sont autant de formes singulières de l'universel et il n'est pas de culture nationale sans enracinement. Sinon, c'est l'irrésistible montée d'une grise et tyrannique uniformité, l'exact contraire de l'universalisme avec lequel pourtant on paraît souvent porté à la confondre.

Pour ma part, je revendique tout à la fois ma qualité de Français, de Canadien français, de Québécois français (et pas simplement " francophone " : là aussi, il y a ambiguïté et il peut y avoir détournement d'identité), fier d'un héritage que j'assume tout entier, fier de " toutes les générations de nos pères " (Gaston Miron) et reconnaissant envers elles. Le moment me semble venu pour tous les Québécois français, conscients et fiers de leurs racines, de dénoncer l'entreprise anti-nationale et d'y faire échec. Tout ce qui est d'origine et d'expression françaises a naturellement vocation à l'universel. Notre histoire en a été constamment l'illustration : nous tiendrons à honneur de faire en sorte qu'il continue d'en aller ainsi. *

Jean-Marc Léger, avril 2001
L'Action nationale


 
Nous sommes tous des pure-laine

Nous sommes tous des pure-laine
Michel Venne
LE DEVOIR

La série publiée cet été par Le Devoir sur la nation québécoise a montré à quel point les termes du débat ont évolué depuis 20 à 30 ans. La notion de pluralisme culturel est devenue centrale. Elle est également un facteur de dissension, comme on a pu l'observer dans les réactions de nos lecteurs et lors du colloque tenu le 8 octobre à l'Université McGill. Mais ces dissensions, au-delà de la théorie, sont-elles si profondes?

Lors de ce colloque organisé avec le Programme d'études sur le Québec de l'Université McGill et la collaboration de plusieurs partenaires, le philosophe Charles Taylor a posé une question essentielle. Que voulons-nous? "Veut-on un "nous" ne comprenant que les francophones de souche ou un "nous" inclusif?" La question posée dans les termes du débat linguistique se traduit dans la bouche de M. Taylor comme ceci: "Veut-on garder la langue française ou veut-on préserver une majorité de francophones pure laine?"

La réponse est venue d'un autre philosophe, vivant à Shawinigan et enseignant à Trois-Rivières, Serge Cantin, qui s'est présenté comme un dissident de l'approche nationaliste pluraliste car, disait-il, elle exigerait en quelque sorte que nous renoncions par altruisme au néo-nationalisme hérité des années 1960. Pourtant, a-t-il ajouté: "Je favorise un "nous" inclusif qui est prêt à accueillir les autres, mais à condition de ne pas renoncer à ce que nous sommes."

Les deux approches ne sont pourtant pas si incompatibles dans la réalité. D'ailleurs, et assez ironiquement, c'est une Québécoise d'origine latino-américaine qui est venue l'exprimer au micro réservé au public d'une manière tellement simple à la toute fin du colloque. Elle est venue dire bravo à Serge Cantin en lui rappelant, et en rappelant à tous, que si les Québécois dont les origines remontent à la Nouvelle-France, si nous renoncions à être ce que nous sommes, nous cesserions d'être un peuple intéressant aux yeux des étrangers qui veulent adopter le Québec comme leur nouvelle patrie.

En somme, et comme nous l'avons d'ailleurs déjà exprimé en cette page, pour qu'un étranger s'établissant chez nous soit à l'aise, n'est-il pas d'abord nécessaire qu'il sente que la majorité s'assume telle qu'elle est, qu'elle assume son identité et ses origines, son histoire, avec suffisamment de confiance pour laisser s'épanouir au sein de la communauté des identités différentes?

* * *

Le Québec, en s'émancipant, a décidé par lui-même de devenir une société pluraliste mais dont le dénominateur commun, dont le moyen de communication, serait la langue française. Nous sommes quelque part entre l'État-Nation et la nation civique pure.

En adoptant successivement une charte des droits, une charte de la langue française et une politique d'immigration fondée sur un contrat moral liant la société d'accueil et les immigrants, le Québec a aménagé des mécanismes favorisant une certaine cohésion, une certaine solidarité socioculturelle, mais aussi les dispositions requises pour permettre l'épanouissement en son sein d'identités singulières.

Cette évolution de la doctrine nationale québécoise fait que, dans cette société de langue française, tout le monde peut se considérer comme pure-laine. Nous sommes tous des pure-laine. Certains ont été tricotés ici-même. D'autres sont des Québécois pure laine tricotés ailleurs. Mais la laine des uns n'est pas plus pure que celle des autres. Et reconnaître la pureté des lainages divers n'a pas pour effet de nier la pureté du sien.

D'ailleurs, qu'est-ce que les Québécois dont les origines remontent à avant la Conquête ont à craindre de reconnaître les autres? Comme le soulignait le sociologue et historien Gérard Bouchard, les francophones de langue maternelle forment 82 % de la population. Les autochtones forment une population d'à peine 70 000 habitants dispersés dans de nombreux villages. Les anglophones de langue maternelle ne forment plus que 8 % de la population. La majorité a-t-elle si peu confiance en elle-même qu'elle a peur que la reconnaissance des autres l'empêche d'influer de manière décisive sur la suite des choses?

Il n'est pas nécessaire d'effacer de notre histoire la Conquête, l'Acte d'Union, la pendaison de Louis Riel ou la révolte des Patriotes pour, en parallèle, reconnaître l'apport des autres à notre histoire. Par exemple, si comme l'a déjà suggéré le péquiste Giuseppe Sciortino, on reconnaissait comme héros national le Québécois d'origine italienne Franck Roncarelli pour avoir résisté et vaincu l'autoritarisme de Duplessis en défendant les droits des Témoins de Jéhovah dans les années quarante, qu'est-ce qu'on enlèverait aux héros issus de la majorité?

Comme l'indiquait samedi dans nos pages l'écrivain Marco Micone, il y a une manière montréalaise d'être Italien, Grec ou Portugais. Cette manière s'est forgée au contact de qui, donc?

D'ailleurs, il faut bien voir aussi que "ce que nous sommes" est une donnée en constante évolution. Les progrès technologiques, l'influence des médias, l'ouverture au monde ont déjà largement modifié, dès les années 1960, "ce que nous sommes". L'individualisme, le consumérisme ont influencé les uns tandis que d'autres l'ont été davantage par les mouvements de décolonisation ou l'idéologie marxiste-léniniste. L'identité québécoise comme toutes les identités est nourrie par les apports extérieurs, tout comme elle a été historiquement nourrie par les contacts que nos ancêtres ont eu avec les Amérindiens ou le conquérant anglais. Ces emprunts ont affecté autant nos traditions culinaires que notre conception de l'exercice de la démocratie.

"Ce que nous sommes" n'est pas non plus défini avec les mêmes accents ni les mêmes nuances que l'on vive à Montréal ou à Chicoutimi. Les Québécois qui vivent dans des régions éloignées des pouvoirs politique et économique se sentent parfois abandonnés par la nation. Cela nous amène en outre à rappeler que le débat sur la nation québécoise n'est pas et ne doit pas être tourné exclusivement vers les notions de relations ethniques ou culturelles. Notre série et notre colloque l'ont bien montré.

La nation n'est pas qu'un creuset culturel. C'est aussi un lieu de délibération dans lequel, par l'entremise d'institutions démocratiques, est distribué le pouvoir et sont reconnus les droits individuels. C'est également un regroupement humain qui détermine les mécanismes par lesquels est répartie la richesse entre les classes sociales.

* * *

Est-ce que, comme certains l'ont dit, le pluralisme minerait le nationalisme québécois? Est-ce que le pluralisme minerait les fondements mêmes du mouvement souverainiste? Certes pas. Car le mouvement souverainiste n'a cessé, depuis 1960, de recruter des nouveaux adeptes, et ce, durant la période pendant laquelle, justement, les Québécois s'ouvraient au monde, redéfinissaient leur rapport à l'étranger, devenaient de plus en plus bilingues et citadins et s'appropriaient les nouvelles technologies. En outre, la mondialisation qui accentue les métissages et multiplie les allégeances et les modalités de coopération, est aussi en train de faire la preuve qu'avant d'être citoyen du monde, il faut être de quelque part. Il faut être, comme le dit Serge Cantin, d'un lieu, d'une époque, d'une nation.

mvenne@ledevoir.ca


 
L'insuffisance des concepts de gauche et de droite

L'insuffisance des concepts de gauche et de droite
Stéphane Stapinsky
L'Agora, Vol 8, No 2, p. 13

Notre époque, où tout se passe à la vitesse de la nanoseconde, nous rappelle l'insuffisance des concepts de gauche et de droite. On y réfère pour faire court, mais le raccourci n'est jamais satisfaisant: c'est un chemin trop court entre deux points. On sent que la grille est un peu simpliste et ne parvient pas à rendre compte d'une réalité plus complexe.

Le philosophe Jacques Dufresne, dans un texte de l'Encyclopédie de l'Agora (http://agora.qc.ca/) écrit : " Les notions de gauche et droite - qui, comme chacun sait, viennent de ce que ce que les révolutionnaires de 1789 ont eu l'idée de s'asseoir à gauche de l'orateur dans un certain hémicycle - sont de moins en moins utiles pour comprendre les phénomènes sociaux et les mouvements d'idées.

Les marxistes, qui ont fait leurs beaux jours en identifiant le mal à la droite et le bien à la gauche, faisaient porter leur critique non pas sur la civilisation technique et matérialiste comme telle, mais sur la propriété des moyens de production et sur la répartition des biens.

[...] Les atteintes à l'environnement, la contre-culture et la résurgence des grandes traditions, orientales d'abord, ont tout bouleversé. On se soucie moins désormais de savoir à qui appartiennent les centrales nucléaires de Tchernobyl et de Three Miles Island que de s'assurer qu'elles ne tomberont pas de nouveau en panne. "

Je ne saurais dire si ces idées sont de droite ou de gauche, mais je conçois qu'une proportion assez grande de la population est laissée sans représentation politique souverainiste, elle est négligée par le PQ et par les gens du RAP et des autres formations dites de gauche. S'il faut appeler cela la droite, faisons-le, mais il ne s'agit décidément pas de la droite fasciste, attardée, raciste, néo-libérale et tout le tra-la-la, la litanie habituelle qui surgit dès que le mot droite est mentionné dans certains milieux.

Sans vouloir soulever de controverses, je voudrais ici me faire le porte-parole de certaines idées qui n'ont pas la cote mais dont la réalité ne fait pas moins partie de la société québécoise, donc de notre pluralité nationale.

La religion catholique fait partie intégrante de notre patrimoine. Beaucoup de gens sont attachés aux idées et aux valeurs de cette croyance. Le boudhisme est-il de droite ou de gauche? Si dans le cas du boudhisme une réponse nuancée ne surprendrait pas, pourquoi faudrait-il que, pour certains, la foi catholique n'existe que dans une forme démonisée ?

La lutte de nos pères était d'abord pour la foi et ensuite pour la langue. Si nous demeurons incapables de nous réconcilier avec notre propre histoire, vaut-il la peine de faire survivre en Amérique-du-Nord la mémoire de notre peuple ?

J'ai été dans les années 60 un partisan du Mouvement laïque de langue française. Les excès de l'institution religieuse sont choses du passé au Québec. De nos jours le clergé a plutôt tendance à longer les murs. Il est plus que temps que les attardés des années 60 sortent de leur crispation anti-catholique et prennent note de la nouvelle réalité. Nous acceptons chez-nous des hindous, des musulmans, des juifs, qui pratiquent leur foi religieuse et en manifestent des signes extérieurs. Pourquoi cela nous serait-il interdit ? Honteux ? Mal vu ? Répréhensible ? La tolérance que nous avons pour les autres, il faudrait la pratiquer envers nous-mêmes, apprendre à nous assumer davantage dans l'ensemble de nos dimensions nationales historiques.

Je viens de terminer le livre d'Yvan Lamonde "Histoire sociale des idées au Québec 1760-1896" et je suis bien au fait de l'alliance traditionnelle entre le clergé et l'autorité établie. Une constante historique. Néanmoins, l'heure est venue, me semble-t-il, de reconsidérer notre passé, y compris notre passé plus récent. Quarante ans après le début de la Révolution tranquille, il faut se demander si le revirement complet suscité par cette révolution qui a fait table rase de bien des choses n'est pas tout simplement la victoire culturelle de l'impérialisme américain sur les comportements traditionnels de la nation québécoise ? Qu'y a-t-il de typiquement québécois dans la révolution tranquille ? La polyvalente ? Les autobus scolaires ? La construction des autoroutes ? Le tout à l'automobile ? La technocratie étatique ? L'endettement de l'État ? L'abandon de l'enseignement de l'histoire ? Il resterait la Caisse de dépôt et la Manic. Je ne crois pas qu'on porte un jugement aussi critique dans le livre qui vient de sortir pour souligner les quarante ans de cet épisode de notre histoire. On a remplacé les valeurs traditionnelles canadiennes-françaises par la vacuité intérieure et une plus grande capacité de consommation à l'américaine.

Bref, y a-t-il encore une place pour la culture traditionnelle vivante ? Peut-on encore parler d'une société et d'une nation enracinée ? Est-ce que ce sont là des idées de droite ou de gauche ?

Il y a une manière de recréer un discours qui nous permettrait de nous réconcillier avec notre passé sans être passéiste, de nous ré-approprier de façon créative notre tradition qui pourrait ancrer notre identité et constituer un solide rempart contre les forces dissolvantes de la mondialisation; un rempart contre un civisme désincarné qui ne peut qu'achever l'oeuvre de nous individualiser entièrement face aux puissances immorales de la mondialisation qui ne reconnaissent dans chaque personne humaine qu'un consommateur potentiel.

Oui, comme Jean-Yves Durocher, je crois qu'il y a de la place au Québec pour une expression politique plus diversifiée, une expression politique plus ample dans laquelle se reconnaîtraient ceux qui sont attachés au mariage catholique et qui veulent en perpétuer la tradition, ceux qui croient à la persistance de valeurs familiales (aujourd'hui largement dépréciées), qui veulent les exprimer sans se faire mépriser et les transmettre à leurs enfants, etc.

Ainsi le courant souverainiste pourrait ratisser plus large et recueillir un appui substantiel et légitime de tous les horizons de la nation. La démocratie ce n'est pas que 50 % + 1, c'est aussi des assises populaires ramifiées et partagées.

Je suis un pur laine d'adoption, mon grand-père était immigrant. Pour clore mon propos, je citerai un autre pur laine d'adoption qui prend la défense de notre patrimoine religieux.

"C'est, par ailleurs, non sans tristesse qu'on constatera l'amincissement du calendrier des fêtes catholiques à partir de la Révolution tranquille. Les apôtres de la laïcisation intégrale de l'espace public (qui vont, aujourd'hui, main dans la main avec ceux du marché et de la mondialisation ) se réjouissent pour leur part de cette évolution. Je ne vois pourtant aucune raison de célébrer avec eux la disparition de l'expression publique et collective des symboles et des rites religieux. Et cela va bien au delà du fait de la croyance ou de l'incroyance ou de la question du pluralisme religieux. Ce qui est déplorable en fait, c'est la perte de la diversité du monde et par conséquent, l'homogénéisation, l'uniformisation de celui-ci qu'entraîne cette récupération ultime de toute réalité par la sphère économique. Ces symboles, ces fêtes religieuses, avaient le mérite de nous rappeler que l'économie et la consommation ne sont pas le tout de l'existence humaine. [...]

Dans la ville où j'habite, j'ai, me promenant sur la rue, encore la chance de voir mes concitoyens juifs Hassidim pratiquer, au fil des jours, les préceptes de leur religion. Il y a quelques mois, les tenants d'une sécularisation radicale ont orchestré une campagne malheureuse contre certaines expressions publiques de cette religion. Combien de temps encore les partisans de l'aseptie sociale nous permettront-ils d'entendre les cloches de nos églises qui doivent troubler leur sommeil et perturber leur espace public ?"

Stéphane Stapinsky, L'Agora, Vol 8, No 2, p. 13
Message 17338
De : gillesv@t...
Date : Ven 13 avr 2001 2:52am
Objet : Gauche/droite
Vigile


 
L'héritage del'excommunication

L'héritage de l'excommunication
Denise Bombardier
Le samedi 21 avril 2001
©Le Devoir 2001

Avons-nous assez crié sur tous les toits que la décléricalisation compte pour une des victoires majeures de la Révolution tranquille? Fini ce couperet dogmatique du "hors de l'Église, point de salut", fini l'embrigadement social, fini le système qui écrasait toute velléité de libre arbitre. Hors de l'eau bénite, nous étions affranchis des exclusions proclamées au nom de Dieu, de l'évêque, du curé, de la mère supérieure et du catéchisme.

Allons donc! Sans soutane, les "curés" se sont trouvé de nouveaux ministères. En éducation, par exemple, où les bulles papales ont été renommées décrets, règlements, directives, et sont tombées d'en haut sur la tête des enseignants, des parents et avant tout des élèves, avec les résultats que l'on connaît aujourd'hui.

Dans le syndicalisme, où l'ancien esprit clérical a trouvé son terreau naturel en découvrant la bible marxisante et le petit catéchisme maoïste, lesquels ont inspiré les luttes des années 70, souvenons-nous qu'aux piquets de grève, devant les hôpitaux, des grévistes avaient même tâté le ventre de femmes enceintes pour bien s'assurer qu'elles n'étaient pas des scabs déguisés tentant de violer leurs droits illégaux au débrayage.

Dans les médias, où la sur-simplification de la pensée, l'allergie aux nuances, la distorsion de la réalité et surtout le discours ex cathedra ne sont pas pour dépayser les nouveaux clercs que sont parfois les journalistes.

Sans oublier les universitaires et les professeurs de cégep, particulièrement ceux des sciences humaines, qui s'en sont donné à coeur joie pour enseigner les nouveaux messages, non évangéliques ceux-là, à des jeunes mal préparés à résister à l'endoctrinement laïcisé. L'éducation à la distance critique, essentielle dans la formation des esprits, n'a pas suivi, c'est le moins qu'on puisse dire, le vent de liberté des années 60.

Certaines interventions récentes confirment cela: l'exclusion du candidat Claudel Toussaint par les porte-parole des femmes, celle, révisée, de Mgr Couture par le "concile des peuples" et, avant tout, celle d'Yves Michaud par une Assemblée nationale pour une rare fois unanime.

Les batteurs de femmes potentiels, virtuels, réels ou prétendus ne soulèvent pas l'enthousiasme, et c'est compréhensible. Mais lorsque, devant les tribunaux, ils sont acquittés des accusations portées contre eux, aucun autre tribunal suprême, fût-il féministe, ne devrait se substituer à ceux de la société civile. Les femmes ont toujours été montrées du doigt par le passé, ont toujours subi l'anathème (pensons aux filles-mères, aux divorcées, à ce que l'on appelait avec euphémisme les femmes aux moeurs légères) pour appliquer aux hommes des méthodes excommunicatrices d'un autre âge.

Si Claudel Toussaint n'était pas le candidat idéal, n'était-ce pas parce qu'il avait tu à son parti ces éléments politiquement problématiques que sont des accusations de violence conjugale et une faillite personnelle? Quant au Parti québécois, il a failli à sa tâche d'enquêter sur le passé du candidat qu'il pressentait. La montée aux barricades des porte-parole féministes suivie d'excuses politiquement correctes - et intéressées, hélas! - a été désolante et décevante.

L'exclusion annoncée et révisée de Mgr Couture a aussi procédé d'une espèce de vengeance sans correspondance avec la réalité. Il faut ignorer crassement les activités actuelles des religieuses québécoises sur le terrain, chez nous et en pays de mission, pour prétendre que cette Église-là n'est pas celle des pauvres. À Montréal, les itinérants, les sidatiques et les mourants savent, eux, que ces religieuses sont à leur service. Les pauvres Indiens du fond de l'Amérique latine ont besoin de l'aide des soeurs de chez nous pour retrouver leur dignité bafouée.

Les errements de l'Église romaine en matière de moeurs font quasi-unanimité dans les pays occidentaux. Qui s'oppose à la pilule et au préservatif? Qui condamne l'avortement lorsque nécessaire et dans le cadre de la loi qui le régit? Le clergé d'ici reste discret, pour ne pas dire complice, sur ces questions.

Sous la pression de l'opinion, encore une fois, les responsables du Sommet des peuples ont fait marche arrière, mais cela n'efface pas le réflexe initial de ceux qui ont appliqué une médecine contre laquelle ils s'étaient insurgés à une autre époque. À la laïcisation des clercs des années 70 a succédé la cléricalisation des laïcs.

Enfin, le lynchage d'Yves Michaud par l'institution ultime de notre démocratie, à savoir l'Assemblée nationale, sans voix dissidente, est d'autant plus grave qu'il a soulevé peu de protestations, hormis de ceux qu'on pourrait appeler les amis d'Yves Michaud.

Cette excommunication-là, improvisée, politiquement douteuse, fondée sur des rumeurs et des déclarations non vérifiées, tout cela dans une urgence créée de toutes pièces, s'insère dans une tradition culturelle religieuse dont nous nous croyons libérés. Le citoyen Michaud n'a contrevenu à aucune loi par ses propos, certes discutables dans leur formulation (pourquoi ce besoin de comparer par degrés les souffrances des peuples génocidés?), mais il n'a ni appelé à la haine des juifs ni nié l'Holocauste, au contraire. Il s'agit de retourner à ces textes, à la transcription de ses propos, pour s'en convaincre. Les députés, eux, ont adopté cette motion sans même étudier le dossier alors que l'Église elle-même le fait en cas d'excommunication. Ils ont donc abusé de leur pouvoir et nié le droit d'un citoyen à s'exprimer librement, fût-ce imprudemment et outrancièrement. Or la très grande majorité des élus actuels sont ceux-là mêmes qui, à vingt ans, dénonçaient la cléricalisation de la société et l'intolérance qu'elle entraînait. Le fait que peu d'adversaires d'Yves Michaud (ceux qui, disons, divergent d'opinion) ne se soient pas aussi élevés publiquement pour condamner le geste de l'Assemblée nationale en dit long sur les progrès à faire pour comprendre que la démocratie, dans la liberté qu'elle exige, est un risque à notre confort intellectuel. L'incapacité de vivre cet inconfort mène donc à l'intolérance.

"Je me souviens"? La devise n'est-elle pas fort à propos depuis quelque temps?

Denise Bombardier
Le samedi 21 avril 2001


     
 
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Je me souviens
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